2 Premier jour : Le jeu des ambiguïtés (extrait)

Bon nombre d’entre vous, j’en suis persuadé, au moins une fois, ont déclaré ou se sont dit à soi-même dans le cas des solitaires :

– J’aimerais vraiment être petite souris pour voir et entendre ce qui va se passer !

Eh bien, moi, c’est fait ! Je suis une petite souris ! Ou, plus précisément, un petit souris, parce que mon sexe est mâle.

Il me tient à cœur de souligner ce détail à cause de l’histoire qui va suivre. Je juge important que vous ne fassiez pas de confusion.

C’est d’ailleurs bizarre comme les humains – tout au moins, les Français que je fréquente – attribuent de fait aux animaux un genre masculin ou féminin variant au gré de leur seule fantaisie.

Ainsi, il est gênant pour des individus dotés d’un appareil génital viril de se faire appeler la grenouille ou la baleine ou la girafe.

Et, pour des femelles à l’indiscutable nature féminine, s’entendre nommer le gorille ou le crocodile ou le phoque n’est guère plaisant.

Vous devriez y songer. Mais il est évident que pour qui répugne à dire écrivainesage-hommeprofesseusesapeuse-pompière, voire rombiermatron ou première ministre, cela risque d’être compliqué.

De même, je ne comprends pas pourquoi vous donnez un nom masculin à la progéniture, que ce soit la nôtre ou la vôtre : le souriceaule bébéle nourrisson, noms dépourvus de féminin…

Je vous assure que, chez nous, mes nièces âgées de quelques mois sont d’adorables souricettes.

Bien sûr, vous ne pourriez pas dire la bébette, cela prêterait à confusion. Mais la bébée me semble convenir. Regardez, vous avez bienla fiancéela mariéel’aînée… En quoi la nourrissonne serait-elle inconcevable ?

Il faut vraiment que vous envisagiez cette réforme, ce ne serait qu’équité.

Je m’aperçois que je ne me suis pas présenté, je vous prie de m’en excuser. Mon nom est Abbacotchikayaghérasimce qui en langue souris – idiome universel, propre à notre communauté depuis l’époque de vos Grandes Découvertes des XVet XVIsiècles –, signifie Aimable Sourire du Printemps.

Désireux de se simplifier la vie, mes sœurs, frères, cousines et cousins m’ont baptisé Hamilton. J’aime bien.

Ce surnom, que je sais être taquin, me vient d’un bar dont je vous reparlerai et du fait que j’estime parfois posséder vraisemblablement quelques gouttes de sang british. Why not ? Je suis né à Bordeaux !

Les Anglais ayant occupé l’Aquitaine durant trois siècles, ce serait bien le Diable, si les cales de leurs nombreux navires ancrés dans le port de la lune n’avaient pas convoyé plusieurs de mes aïeux aptes à se faire des relations locales.

Présentement, je vis dans une banque. Une banque moderne, pas un de ces établissements endormis sur leur réputation séculaire et prenant feu spontanément, pour éviter des complications judiciaires, un joli mois de mai, en de multiples endroits de leur siège social, comme cela arriva voici quelques lustres à Paris.

Il paraît que les contribuables français paient encore la facture des dégâts, d’après ce que j’ai entendu dire lors d’une conversation entre mes gigantesques hôtes – qui ignorent tout de ma présence.

Je les dis gigantesques car imaginez vous ce que, dressés sur mes jambes, mes 6,3 centimètres peuvent donner en comparaison de leur mètre soixante-dix ou quatre-vingts – je n’ai guère la possibilité de mesurer leur taille avec exactitude.

Je précise que j’ai bien dit jambes et non pattes de derrière. Je ne vois pas en effet pour quelle raison, vous, les Hominidés et le cheval, que vous proclamez, sans lui demander son avis, votre plus noble conquête, auriez droit à avoir des jambes, quand nous, la gent animale, serions réduits à avoir des pattes.

Je vous rappelle que chez un homme, les pattes sont ces espèces de favoris étriqués qui bordent l’avant des oreilles ! Je vois mal le rapport avec mes jambes aux cuisses joliment musclées.

Nonobstant, je disais que mes hôtes sont gigantesques car ils sont à mes yeux ce qu’un immeuble ambulant de quatorze ou quinze étages serait aux vôtres. J’ai toujours peine à croire qu’un ou une musophobe puisse pousser des cris de terreur en me voyant, alors que c’est à moi qu’il ou elle fiche une peur bleue – entre parenthèses, je n’ai jamais vu de couleurs particulières à mes peurs ; il me semble qu’une forte peur devrait plus être rouge que bleue ; à la rigueur, verte.

Donc, en ces lieux, je préfère rester caché. Sans quoi, je suppose que cela pourrait me valoir de vivre des épreuves dont je préfère m’éviter le tourment. Je suis quelqu’un de réservé et de prudent.

Certes, beaucoup me diront que prudence est antonyme de courage, ce n’est pas mon avis. Moi, je vois en la sage prudence l’antidote de l’écervelée témérité.

C’est en raison de ce trait de mon caractère que je tairai le nom de l’établissement qui m’abrite. Je ne tiens pas à être responsable, après publication de ces lignes, d’un débarquement des forces alliées de la dératisation venant exterminer ma famille et mes amis. Car, il me faut indiquer que je ne suis pas seul à squatter la succursale bordelaise de ce que, par convention, j’appellerai le Crédit Pérenne de France.

Nos aînées et aînés, eu égard à leurs rhumatismes, occupent le rez-de-chaussée, tandis que nous, les jeunes, vaquons plutôt dans les étages.

Je suis le seul à disposer du bureau directorial, mixage singulier de meubles anciens et modernes, où j’ai agencé mon agréable studio de célibataire, en rognant millimètre par millimètre le soubassement de la superbe bibliothèque en placage de palissandre.

Cette précieuse œuvre d’art d’époque Régence est composée de deux meubles identiques reposant sur plinthe et accolés l’un à l’autre.

Sous une corniche à doucine aux mascarons et ornementations de bronze, chacun des corps s’ouvre par deux portes grillagées. En cette sainte châsse sont exposées, comme autant de reliques culturelles, des reliures en cuir estampé dont je regrette de n’avoir jamais vu mes logeurs ouvrir la moindre d’entre elles.

Moi, je les ai toutes parcourues. J’adore lire. Tante Rosée d’Aurore dit que je dévore.

C’est une image. Je me nourris – 4 ou 5 grammes par jour, pas plus, contrairement à ce que croient ceux qui nous méconnaissent – presque exclusivement des croquettes concassées et des rondelles de pomme golden que Mlle Chauveau, la responsable du Département des Contrats – ronflant, n’est-il pas ? – donne à son mainate, imitateur qu’une autorisation expresse de notre directeur, accordée dit-on pour services rendus, lui permet de garder dans son espace de fonction.

Pépito, avec lequel j’ai sympathisé – il ne sait pas manger sans en mettre partout, ce qui me facilite la vie –, est l’unique interlocuteur intime de Mlle Chauveau, au travail comme dans sa vie privée.

Il se raconte ici qu’une grande déception amoureuse l’a conduite à un pareil repli sur soi. Parfois, en la voyant, elle me fait penser à Dieu.

Côté déception amoureuse, Dieu en a son content avec l’Homme ! Et quand on est unique dans tout l’univers, la solitude doit vous peser. Sacrément, cela va de soi.

Lorsque je dis n’avoir jamais vu mes logeurs ouvrir une des reliures rares, je ne dis pas qu’ils ne lisent rien. Plusieurs des rayonnages de ma bibliothèque hébergent d’austères livres de droit et d’économie qu’ils consultent de temps à autre. Je n’en suis pas fanatique.

Vous l’avez compris, pour la cause qui m’a fait dissimuler la raison sociale de ma résidence, je m’astreins à modifier les patronymes de ceux dont je vais essayer de vous conter les frasques.

Ainsi, Mlle Chauveau ne s’appelle pas Chauveau.

Mais cela n’a strictement aucune importance, vous en conviendrez.

Ce qui compte bel et bien, ce sont les extravagances vues. Car, aux yeux et aux oreilles d’une petite souris, puisque vous persisterez j’en suis sûr à me nommer ainsi, les faits qui se déroulent céans depuis des mois ne sont rien moins qu’extravagants.

Mon cher Arthur Rimbaud dont j’ai dévoré – au sens figuré ! – Le cœur supplicié eût dit abracadabrantesques.

DU MÊME AUTEUR

Charly et Aurélie, fracture mentale tomes 1 et 2, thriller.

Disponible en numérique depuis les librairies en ligne suivantes

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La Théorie du genre© 2012 par André Delauré, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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